En cette rentrée de septembre 2026, la situation politique en France est lamentable. Le Premier ministre,de majorité parlementaire, patauge dans le marécage budgétaire. La gauche sociale-démocrate se disperse dans une primaire confuse et étriquée au lieu de se consacrer aux problèmes concrets des Français. La droite républicaine vit des affrontements dérisoires et des séductions périlleuses. Quant aux extrêmes, à gauche comme à droite, ils surfent sur des sondages flatteurs, mais ô combien incertains, à sept mois de l’élection présidentielle. Heureusement, face à ce que Françoise GIROUD appelait la « Comédie du pouvoir », une voix s’élève pour rappeler que « l’histoire est tragique ». Cette voix est celle d’Ariane MNOUCHKINE qui a lancé le 3 septembre un appel vibrant.

Qui est Ariane Mnouchkine ? C’est une grande dame née en 1939 {je lui dois le respect} qui s’est tôt passionnée pour le théâtre. En 1964, à l’âge de 25 ans, elle fonde une troupe extraordinaire avec sept camarades (dont le regretté Philippe LÉOTARD). Extraordinaire par sa longévité : le Théâtre du Soleil a toujours bon pied, bon œil à la Cartoucherie de Vincennes (où la troupe s’est installée en 1970) avec, durant plus d’un demi-siècle de navigation, davantage de tempêtes que d’alizés. Extraordinaire par son statut, une SCOP (Société Coopérative Ouvrière de Production) dont le fonctionnement est resté à l’identique : les 80 coopérateurs sont payés le même salaire, les comédiens servent à dîner aux spectateurs et conçoivent tous ensemble les spectacles, les décors. On voit souvent Ariane contrôler les tickets d’entrée et saluer les arrivants comme des amis.
Je me souviens d’avoir été impressionné par un de leurs premiers spectacles en 1967 : La cuisine d’Arnold WESKER. L’action se passait dans les coulisses d’un grand restaurant entre préparation du déjeuner, coup de feu frénétique puis détente. Les caractères étaient affirmés, les mouvements trépidants, les tensions palpables : la mise en scène était extraordinairement précise d’une comédie humaine agitée autour des fourneaux ! La troupe s’est ensuite passionnée pour SHAKESPEARE et MOLIÈRE et a marqué très vite une propension à s’emparer de grands sujets historiques, telles les grandes fresques de 1789 et 1793, mais aussi L’histoire terrible mais inachevée de Norodom SIHANOUK (d’Hélène CIXOUS). Ajoutons une curiosité intense pour des cultures non occidentales, indienne ou japonaise, et venons-en à cet appel du 3 septembre.

Tout commence le 24 février 2022. Vous vous souvenez que c’est le jour où Vladimir POUTINE, à la tête de la Russie, a agressé l’Ukraine sous des prétextes fumeux, espérant n’en faire qu’une bouchée. Malheureusement pour lui, le peuple ukrainien a résisté et continue de le faire, après quatre années et demi de conflit. Le Théâtre du Soleil s’est tôt engagé en allant à Kiev donner des cours de théâtre pour encourager les jeunes comédiens et soutenir le moral des citoyens. Et la Cartoucherie a accueilli des Ukrainiens en résidence.
Surtout, Ariane Mnouchkine et sa troupe ont entrepris une grande réflexion sur les origines du totalitarisme. Selon ses propres mots : « Comment au XXIème siècle en arrive-t-on à une tentation d’inversion, d’asservissement, de destruction d’un pays indépendant par une puissance dont le PIB est quasi-identique à celui de l’Espagne, mais qui possède un énorme pouvoir de nuisance ? Qu’est-ce qui, au cours des décennies, fabrique un dirigeant, je devrais dire un homme tel que Vladimir Poutine ? Pour essayer de répondre à cette question, il nous fallait tenter de raconter théâtralement l’accouchement d’un système qui a changé le monde. Il fallait, pour raconter le 24 février 2022, remonter jusqu’à février 1917 » !

Le résultat de cette plongée dans l’histoire est un double spectacle qui se rejoue actuellement, et que vous pouvez, que vous devez voir ou revoir à la Cartoucherie de Vincennes.
Ici, sont les dragons, première époque, a pour sous-titre : La victoire était entre nos mains. L’action se passe en 1917. L’autocratie tsariste est renversée en février et l’on voit LÉNINE et ses acolytes, TROTSKY, STALINE et BÉRIA, devenir les fossoyeurs de la démocratie russe naissante. Tandis que les partis politiques débattent de la rédaction d’une Constitution, Lénine crée la Tcheka, la redoutable police secrète. Les scènes se succèdent à un rythme rapide, dans les tranchées de la première guerre mondiale, à l’ouest comme à l’est, à la gare de Pétrograd où arrive l’exilé Lénine, au Palais d’hiver, au comité central bolchévique, avec des images impressionnantes en fond de décor. Peu de discours, une action trépidante ! Les acteurs parlent dans la langue de leurs pays (en russe pour les Russes, en français pour les Français, en allemand pour les Allemands), mais il y a des surtitres. Lénine et les autres personnages se reconnaissent aisément grâce à des masques à leur image (réalisés par le regretté Erhard STIEFEL). Une fois surmontée la première surprise devant cette représentation vive et polyglotte, le spectateur trouve une vraie authenticité dans les débats agités de cette tour de Babel.
Ici, sont les dragons, deuxième époque, a pour sous-titre : Choc et mensonges, et couvre la période 1918-1933. Nous y découvrons la consolidation du totalitarisme par Staline et l’incubation de celui d’HITLER, dont les propos authentiques et délirants auraient dû être mieux écoutés à l’époque. Le sous-titre est d’ailleurs emprunté à GOEBBELS, que nous voyons claudiquer sur scène et déclarer : « Choc et mensonges : tels sont les deux piliers sur lesquels repose une propagande parfaite. Les petits mensonges sont inefficaces. Seuls les messages choquants sont transmis de bouche à oreille avec frénésie ». À bon entendeur, salut !
Le spectacle est à la fois révoltant, tant le cynisme masqué s’y déploie, et émouvant : des familles de paysans russes sont embarquées de force avec leurs pauvres valises dans des wagons de marchandises destinés à la Sibérie. Heureusement, des voix isolées nous remontent le moral. Léon BLUM déclare au congrès de Tours en 1920 : « Dans cette heure qui, pour nous, est une heure d’anxiété tragique {la gauche unie dans la SFIO se sépare en Parti communiste et Parti socialiste}, sachons nous abstenir des mots qui blessent ». Et le jeune Winston CHURCHILL, noyé dans des flots d’impopularité, avertit : « La malignité des méchants est toujours renforcée par la passivité des vertueux ».

Après avoir vu ces deux représentations qui sont reprises simultanément en cette rentrée, nous avons lu avec attention la Lettre au public, qu’Ariane Mnouchkine a lancée le 3 septembre. Elle écrit :
« Jamais depuis la seconde guerre mondiale et ses désastres, le monde n’a connu un moment aussi dangereux, effrayant et apeuré. Jamais notre pays, la France, n’a été au bord d’un basculement de régime aussi inquiétant. Jamais notre responsabilité de citoyen n’a été aussi grande. Responsabilité des erreurs, dénis, fautes du passé. Responsabilité dans l’avenir de leur aggravation. Ou de leur réparation ». Et elle conclut :
« Vous dire que de votre présence nombreuse, pour ne pas dire multitudineuse, dépend la création de la troisième époque et donc l’avenir du minuscule Théâtre du Soleil, peut paraître futile ou égocentrique. Et pourtant. Il s’agit aussi de cela. Une troupe de théâtre. Quatre-vingt artistes et artisans, pratiquant un art qui, c’est de notoriété publique, ne rapporte rien. Un modèle économique périmé. Donc une troupe hors norme, hors dogme idéologique. Il faut que, dès le 30 septembre et jusqu’au 24 décembre au moins, la salle soit pleine. Cette lettre n’est pas un glas mais un tocsin » {souligné par moi}.
Oui, allons tous voir ou revoir les deux époques de Ici sont les dragons ! Ce sont d’abord de si beaux spectacles, rapides, stimulants pour tous, adultes et adolescents. Ce sont des antidotes au fatalisme qui monte dans notre pays, et en Europe, face à la perspective de l’arrivée au pouvoir de l’extrême-droite. Ce sont des avertissements que « Les loups sont entrés dans la ville » (chanson sublime de Serge REGGIANI) et sont d’autant plus dangereux qu’ils se frottent les pattes de farine.
La bataille politique de 2027 sera aussi culturelle. Résistons au conformisme, au despotisme du présent et trouvons dans le théâtre, le cinéma, la littérature les nutriments pour penser par nous-mêmes et défendre les valeurs françaises et européennes qui sont actuellement menacées.
Aller au théâtre pour défendre la démocratie ? Le rêve. Tous à Vincennes !
Christian SAUTTER et Catherine CADOU vendredi 18 septembre 2026
Lettre à nos amis 1169
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Extrait de la lettre du 3 septembre 2026 d’Ariane Mnouchkine
Cette lettre n’est pas un glas, c’est un tocsin. Comme beaucoup d’entre vous, nous sommes secoués mais vivants.
Nous sommes au service du public. Nous sommes au service de l’art. Nous recevons pour cela l’argent des contribuables.
Cet argent, votre argent, nous entendons l’employer entièrement à la priorité des priorités : la musculation harmonieuse de la mémoire et des incommensurables facultés imaginatives de nos enfants. Là est le trésor.
À bientôt, donc. Et, à tant d’entre vous, merci de cette longue et fidèle amitié,
https://www.theatre-du-soleil.fr/maillist/maillist/LaLettre/lapariane.mnouchkine/lap-am.html
https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/notre-theatre/les-spectacles/ici-sont-les-dragons-2024-2470

À voix nue, Caroline Broué © France Culture
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