Le 3 janvier 2026
L’enlèvement du dictateur Maduro par une intervention militaire des USA présente un double aspect dont on ne saurait ignorer aucune des deux faces. Les dommages imposés par Maduro à la nation vénézuélienne (après les réels progrès réalisés démocratiquement par le président Chavez) devaient cesser. Rien n’indique à la minute où j’écris que le coup de force américain permettra une transition démocratique au Vénézuela mais cela reste une possibilité ouverte.
L’autre aspect de la question est : un autre pays a-t-il le droit d’intervenir militairement pour faire tomber une dictature ? Et le droit international mis en place depuis la fin de la seconde guerre mondiale répondait clairement « non ». Un droit international que les Poutine, les Netanyahou et les Trump achèvent de dynamiter, et pour l’ensemble de la Planète c’est l’aspect le plus important et le plus tragique de la situation. Certes les « intervention étrangères pour restaurer la démocratie « ne sont pas nouvelles : mais on pouvait croire que les désastres qui ont suivi l’élimination militaire de Khadafi ou de Saddam Hussein auraient servi de leçon… La libération d’un peuple ne peut être dirigée utilement que par le peuple lui-même, même si une aide étrangère peut s’avérer nécessaire.
La très grande majorité des dirigeants des pays-tiers (européens ou asiatiques) livrent le même diagnostic : quelles que soient les critiques que l’on pouvait adresser au régime Maduro, l’aspect principal est l’effacement de toute règle dans les rapports internationaux, et cela ouvre une ère de dangers majeurs pour l’humanité toute entière. Et c’est bien entendu aussi le cas des deux États riverains du Venezuela, la Colombie et le Brésil, ainsi que du Mexique : si les USA se voient accorder de nouveau le droit de bombarder les pays et d’enlever les chefs d’État qui ne leur plaisent pas (à tort ou à raison), le pire redevient possible.
Particulièrement précise est la réaction du président brésilien Lula da Silva. Mais à nouveau la question est de savoir si Lula a bien la légitimité de sa critique. Sa passivité (voire son acquiescement de fait) face à « l’opération militaire spéciale » de Poutine envahissant l’Ukraine avec le projet explicite d’arrêter et de juger le président Zelinsky (dont la légitimité démocratique était infiniment plus haute que celle de Maduro) ouvrait la porte à tous les actes du même « désordre » international – en particulier en Amérique latine ! Je le lui avais signalé en ce temps-là, au nom d’une vieille solidarité : http://lipietz.net/Camarade-president-Lula-laisseras-tu… ) Pire, en indiquant sa volonté de ne pas arrêter Poutine s’il se rendait au Brésil, malgré le mandat d’arret de la CPI pour « enlèvement d’enfants », il a renié toutes les mobilisations internes ou internationales contre les dictatures latino-américaines des années 70.
Lula, comme les héritiers de Mandela, jouissait pourtant d’une immense légitimité morale. Le « deux poids deux mesures » justement reproché à l’Europe face au génocide de Gaza fut à l’époque inauguré par le soi-disant « sud global » qui refusa de s’associer aux sanctions contre Poutine.
La question va maintenant se reposer à l’Union européenne : que va-t-elle faire, face à l’ingérence US au Venezuela ? Cela va très largement dépendre des suites données par Trump lui-même. Laissera-t-il les Vénézuéliens gérer leur propre transition, sous le gouvernement légitime du président très certainement vainqueur de l’élection de l’an dernier : Edmundo Gonzalez Urrutia (et dans ce cas la violation du droit international apparaitra a posteriori « un mal pour un bien ») ? Ou cherchera-t-il à imposer que les USA « dirigent eux-même le Venezuela jusqu’à un transition sûre », argument classique des opérations coloniales et des coups d’État militaires ?
Le 5 janvier 2026
Pour une fois j’ai réagi à chaud hier, sans attendre ni la conférence de presse de Trump (juste son entretien sur Fox en début d’après-midi) ni l’effrayante réaction de Macron.
Un mot tout de suite sur cette dernière. Dans mon billet, je rappelais en un paragraphe que Maduro était un dictateur (et c’est important de le rappeler, tant est grande la souffrance du peuple vénézuélien, des syndicalistes emprisonnés, torturés, des 7 millions de réfugiés), puis le reste du texte pour souligner « l’aspect principal » pour la Planète entière : le caractère inadmissible de l’intervention US achevant de fracasser le droit international. On m’a reproché cet ordre rhétorique, j’ai dû expliquer qu’en général on ne retenait que les derniers mots (pour ceux qui ont la patience de ne pas s’en tenir à la première ligne d’un billet de plusieurs paragraphes !). C’est évidemment ce qui s’est passé avec la réaction française : dans un premier temps le ministre Barrot condamne l’intervention américaine comme contraire au droit, sans dire un mot de Madero, puis Macron intervient …. uniquement pour saluer la chute de Madero, justifiant ainsi l’intervention de Trump, et c’est finalement « la réaction de la France » ! Misère.
Venons-en à la conférence de Trump. Je m’attendais à ce qu’il prononce la phrase routinière de tous les mauvais coups militaires : « nous dirigerons le pays jusqu’à une transition sûre », eh bien ! il l’a fait, presque dans ces termes !!
Sauf que, comme d’habitude, c’est une tartarinade, à l’égal du projet de transformer Gaza en une « Riviera ». Et comment s’y prendre, sans occuper militairement le Venezuela, avec tous les risques connus depuis l’intervention en Irak ? Tranquillement et logiquement, le régime vénézuélien a transféré le pouvoir présidentiel, non au véritable vainqueur des dernières élections, Edmundo Gonzalez Urrutia, mais à la vice-présidente de Maduro, Delcy Rodriguez. Et quelques heures plus tard, Trump puis Rubio (son secrétaire d’État aux affaires étrangères) précisaient qu’elle devra faire ce que lui diront les USA.
Voici donc la « transition démocratique » à laquelle se tient (aujourd’hui 4 janvier à 23 heures 30, heure de Paris) le « Big Stick » américain : la mise sous contrôle d’une fraction ou tendance du régime maduriste ! Cela paraît incroyable et pourtant parfaitement compréhensible si l’on s’en tient à « une analyse de classe » : un homme d’affaires plusieurs fois failli se contente du transfert de pouvoir à une représentante d’un régime cleptocratique… Il n’y a pas grande différence entre l’idéologie populiste de droite du milliardaire US et l’idéologie populiste de droite du régime maduriste.
Et comment Trump compte-t-il « gouverner le Venezuela à travers Delcy Rodriguez (laquelle est quand même, quelque part, l’héritière du populisme de gauche de Hugo Chavez, et fille de guerillero ) ? Rubio l’a précisé : par une menace de blocus sur les exportations de pétrole. Tartarinade également : on peut faire le blocus de l’ile de Cuba, plus compliqué est d’organiser le blocus d’un bloc continental immense, constitué par le Venezuela et des voisins qui ne s’associeront pas au blocus de Trump : le Brésil et la Colombie.
Le pétrole est l’objet plus général d’une autre tartarinade (comme l’accord avec l’Ukraine pour exploiter en commun les richesses minières) : « récupérer le pétrole que le Venezuela nous a volé et le faire exploiter par de grandes compagnies US ». Ah oui ? Lesquelles ? Rappelons d’abord que Chevron continue à exploiter le pétrole vénézuélien, et que les autres compagnies US sont parties justement à cause des conditions de corruption que leur imposait le pouvoir vénézuélien (auquel participe Delcy Rodriguez) , et ne semblent pas avoir envie d’y revenir .
Quelques précisions. Le sous-sol d’un pays appartient, nul ne le conteste, à ce pays . Lequel accorde des « concessions » moyennant un rente pétrolière. Cette rente obéit à des lois économiques et politiques qui dépendent d’une situation mondiale (actuellement pas très favorables aux pays exportateurs : il y a surproduction). Rapport social international que j’avais étudié dans les années 70-80 avec les Vénézuéliens Hugo Bravo et Ricardo Hausmann (qui fit sa thèse sous ma direction sur le rôle de la rente pétrolière dans le régime d’accumulation de son pays).
Ensuite, ces compagnies fermières peuvent être soumises à un autre prélèvement : la corruption imposée. Peu après la « nationalisation des entreprises pétrolières » par Hugo Chavez (en fait : l’entrée majoritaire de la compagnie nationale vénézuélienne dans leur capital), l’ambassadeur de France à Caracas organisait pour moi un petit dîner avec les dirigeants des filiales des compagnies françaises qui venaient d’être « nationalisées ». Qu’est-ce qui avait changé ? « Rien, m’ont-ils expliqué, c’est toujours nous qui gérons l’exploitation du pétrole vénézuélien, mais du jour au lendemain tous nos fournisseurs ont augmenté leur facture de 25%. Pourquoi ? Parce que, ont-ils fait valoir, maintenant que vous appartenez à la compagnie nationale vénézuélienne, nous devons payer sur tous les marchés avec vous un pot-de-vin de 20%. »
25% était donc le taux de pots-de-vin sur les couts d’exploitation et d’entretien (en sus de la rente pétrolière) du pétrole vénézuélien à l’époque de Chavez. C’était peut-être alors soutenable. Il semble que ce taux a, sous Maduro, explosé au point de « manger » le cout d’entretien et surtout le cout d’amortissement et de renouvellement des puits, ce qui explique que la production vénézuélienne, totalement délabrée, ait été divisée par plus de 3. Dans de telles conditions, la plupart des entreprises pétrolières, à l’exception de Chevron, sont allées forer ailleurs.
Trump, en manipulant Delcy Rodriguez, peut-il les faire revenir ? Il peut obtenir d’elle une baisse de la rente et du taux de pots-de-vin (étant entendu qu’il s’en réservera une part pour lui-même et sa famille). Sera-ce suffisant, dans une situation où une guérilla (endémique au Venezuela et prête à se réveiller contre le retour en force de l’impérialisme américain, avec probablement le concours d’une partie nationaliste de l’armée vénézuélienne ) et un appareil d’État non transformé continueront à peser sur les couts d’exploitation ? J’en doute, car il s’agit non seulement de retaper les vieilles installations (sur la lagune de Maracaibo) mais carrément d’ouvrir l’exploitation du bassin de l’Orénoque, la plus vaste réserve du monde… Vaste programme. D’ici là, souhaitons qe l’Humanité ait progressé dans la décarbonation de son énergie.
Pour finir, un mot sur le « campisme ». On m’a reproché de critiquer la gauche latino-américaine, et en particulier Lula da Silva, président du Brésil, sur sa passivité face à « l’opération militaire spéciale » de Poutine en Ukraine, dont les motivations déclarées étaient en gros les mêmes que celle de Trump au Venezuela. Certains sont allé jusqu’à justifier cette opération spéciale par … le narcissisme de Zelensky (on ne parle pas de « narcoterrorisme », là ! ) ou à nier que Lula ait promis de ne pas arrêter Poutine s’il venait au Brésil (signataire de la CPI qui a lancé un mandat d’arrêt contre lui pour vol d’enfants, pratique particulièrement cruelle des dictatures brésilienne, chilienne, argentine etc des années 70) ! Il suffit de taper « Lula Poutine » sur un moteur de recherche pour retrouver ces déclarations, et la visite chaleureuses de Lula à Moscou.
Le « deux poids, deux mesures » du « sud global » a commencé bien avant le soutien de « l’occident global » au génocide israélien à Gaza.
Nous ne pouvons que nous joindre à la condamnation prononcée par Gustavo Petro et Lula da Silva contre l’intervention US (contrairement au silence de Macron), mais je ne peux que le répéter : combien ces condamnations auraient plus de poids si la gauche latino-américaine au pouvoir avait soutenu le peuple ukrainien face à l’agression russe ?
Évidemment que l’Europe doit payer quatre siècles d’impérialisme, mais est-ce au peuple ukrainien de payer ? Évidemment qu’elle a à payer deux millénaires d’antisémitisme, mais est-ce au peuple palestinien de le payer ? Quand on refuse l’universalisme du droit, alors on accepte le pur rapport de force. Et les prochaines victimes en seront les moins armés : l’Europe d’aujourd’hui, les pays latino-américains comme toujours… Camarade Lula, « de te fabula narratur » ! Change les noms de Zelensky et de Maduro, cette histoire parle de toi.

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